Quand la faim faisait partie du quotidien
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs communautés autochtones ont vu leurs modes de vie profondément bouleversés. La création des réserves, la réduction de l’accès aux territoires de chasse et de pêche, les déplacements forcés ainsi que diverses politiques gouvernementales ont limité l’accès aux ressources alimentaires traditionnelles.
Dans certaines régions, la faim et la malnutrition sont devenues des réalités bien présentes. Des historiens ont démontré que ces situations étaient connues des autorités de l’époque. Pourtant, les solutions mises en place n’ont pas toujours permis de répondre adéquatement aux besoins des populations concernées.
La nourriture, qui avait longtemps été associée au partage, à l’autonomie et au territoire, devenait progressivement un élément contrôlé par des institutions extérieures aux communautés.
Les pensionnats et la rupture alimentaire
Parmi les conséquences les plus importantes de cette période figure le système des pensionnats autochtones.
Pendant plus d’un siècle, des milliers d’enfants des Premières Nations, inuit et métis ont été retirés de leur famille et placés dans des établissements visant leur assimilation à la société dominante.
Au-delà de la perte de la langue et des pratiques culturelles, les pensionnats ont également provoqué une rupture importante dans la transmission des savoirs alimentaires.
De nombreux enfants ont grandi loin de leurs parents, sans apprendre les techniques de chasse, de pêche, de cueillette ou de préparation des aliments traditionnels qui avaient été transmises de génération en génération pendant des siècles.
Pour plusieurs survivants, les souvenirs liés à la nourriture demeurent particulièrement marquants. Des témoignages font état de portions insuffisantes, de repas peu nutritifs, de nourriture de mauvaise qualité ou encore de pratiques disciplinaires associées à l’alimentation.
Les traumatismes alimentaires existent
Lorsqu’on parle de traumatismes, on pense souvent à des événements majeurs ou à des expériences de violence. Pourtant, la nourriture peut aussi être associée à des souvenirs douloureux.
Chez certaines familles, des aliments précis peuvent évoquer les expériences vécues dans les pensionnats. Des survivants ont rapporté un dégoût durable envers certaines préparations alimentaires qui leur rappelaient cette période de leur vie.
Dans certains cas, ces expériences influencent encore aujourd’hui la relation à la nourriture. Elles peuvent se transmettre indirectement aux générations suivantes par les récits familiaux, les habitudes alimentaires ou certaines attitudes envers les repas.
Cela ne signifie pas que toutes les personnes autochtones vivent ces réalités, mais il est important de reconnaître que l’histoire peut parfois laisser des traces durables dans les comportements alimentaires des familles et des individus.
Comprendre plutôt que juger
Cette histoire nous rappelle une leçon importante en nutrition : les comportements alimentaires ne peuvent pas toujours être expliqués uniquement par les connaissances ou les choix individuels.
L’histoire familiale, la culture, les expériences vécues, les traumatismes et les déterminants sociaux influencent également notre relation à la nourriture.
Comprendre ces réalités permet d’adopter une approche plus humaine et plus respectueuse. Cela nous invite à faire preuve d’écoute, d’ouverture et d’humilité lorsque nous accompagnons des personnes dont le parcours diffère du nôtre.
Une histoire qui appartient au présent
Cette histoire ne concerne pas seulement le passé. Elle nous aide à mieux comprendre certaines inégalités observées aujourd’hui en matière de santé, de sécurité alimentaire et d’accès aux services.
Elle nous rappelle également l’importance de soutenir les initiatives portées par les communautés elles-mêmes : transmission des savoirs alimentaires, revitalisation des pratiques traditionnelles, souveraineté alimentaire et programmes culturels.
L’alimentation porte en elle une mémoire collective, des traditions, des liens familiaux et une identité. Comprendre cette réalité constitue une étape essentielle vers une société plus inclusive, plus respectueuse et mieux informée.
Références
- Mosby I. Administering colonial science: Nutrition research and human biomedical experimentation in Aboriginal communities and residential schools, 1942–1952. Histoire sociale/Social History. 2013;46(91):145-172. En ligne : chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://fns.bc.ca/wp-content/uploads/2013/07/AdministeringSocialScience.mosby_.pdf
- Mosby I, Galloway T. “Hunger was never absent”: How residential school diets shaped current patterns of diabetes among Indigenous peoples in Canada. CMAJ. 2017;189(32):E1043-E1045. En ligne : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30967370/
- Commission de vérité et réconciliation du Canada. Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir : sommaire du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Winnipeg; 2015. En ligne : chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://publications.gc.ca/collections/collection_2016/trc/IR4-7-2015-fra.pdf
- Tennant Z. The dark history of Canada’s Food Guide: How experiments on Indigenous children shaped nutrition policy. CBC Radio – Unreserved. 2021. En ligne : https://www.cbc.ca/radio/unreserved/how-food-in-canada-is-tied-to-land-language-community-and-colonization-1.5989764/the-dark-history-of-canada-s-food-guide-how-experiments-on-indigenous-children-shaped-nutrition-policy-1.5989785
- Aguiar W, Halseth R. Peuples autochtones et traumatisme historique : les processus de transmission intergénérationnelle. Prince George (C.-B.) : Centre de collaboration nationale de la santé autochtone; 2015.En ligne : https://www.ccnsa-nccah.ca/docs/context/RPT-HistoricTrauma-IntergenTransmission-Aguiar-Halseth-FR.pdf
Des expériences nutritionnelles aujourd’hui jugées contraires à l’éthique
L’un des aspects les plus troublants de cette histoire concerne les recherches nutritionnelles menées dans certaines communautés autochtones et pensionnats durant les années 1940 et 1950.
À cette époque, des chercheurs avaient déjà observé des taux élevés de malnutrition chez plusieurs enfants autochtones. Malgré cela, certaines études ont été réalisées afin de tester différentes interventions nutritionnelles auprès de populations déjà vulnérables.
Selon les normes éthiques actuelles, ces recherches soulèvent d’importantes préoccupations concernant le consentement, la protection des participants et l’utilisation de populations marginalisées à des fins scientifiques.
Aujourd’hui, cette page de l’histoire contribue à mieux comprendre pourquoi certaines personnes autochtones peuvent entretenir une méfiance envers les professionnels de lasanté ou les systèmes gouvernementaux.



